"Violette", un destin hors norme. Interview de Martin Provost

La rédaction a rencontré Martin Provost à Bruxelles, pour la sortie de son film, "Violette", co-produit par Proximus TV.


"Violette", un destin hors norme. Interview de Martin Provost © Big Bang Distribution

Violette est une héroïne hors du commun. Une femme qui a du se faire une place pour survivre et se faire connaître comme écrivain. Et qui a souffert d’être née bâtarde. Le film débute sur ses propres mots : "Ma mère ne m’a jamais donné la main".

Un destin
Martin Provost retrace les débuts de l’écrivaine au sortir de la guerre. Violette Leduc rencontre Simone de Beauvoir à St-Germain-des-Prés. Commence une relation intense entre les deux femmes qui va durer toute leur vie, relation basée sur la quête de la liberté par l'écriture pour Violette et la conviction pour Simone d'avoir entre les mains le destin d'un écrivain hors norme.

Opiniâtre et déterminée
Pour se faire entendre et être publiée, Violette s’est battue contre l’ordre établi et a mangé du chien enragé. Admirée par des écrivains reconnus comme Jean Genet et Simone de Beauvoir, Violette Leduc a pu se faire une place, petit à petit, dans le monde de l’édition.

Séraphine, puis Violette
Après avoir réalisé un film consacré à la peintre Séraphine (interprétée par Yolande Moreau), Martin Provost s’est attaqué à une autre héroïne de caractère, Violette Leduc. Nous avons rencontré M. Provost à Bruxelles, pour la sortie de son film, co-produit par Belgacom TV.

Interview V. Nimal pour Proximus TV

Découvrez aussi la bande-annonce du film et les extraits exclusifs de "Violette" dans ce dossier.
Crédits photo : TS Productions - Michael Crotto - Big Bang Distribution.

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © TS Productions - Michael Crotto

Votre film met en avant l’entraide entre femmes. Est-il féministe ?
A cette époque, l’entraide était absolument nécessaire, au siècle dernier les femmes n’avaient ni le droit de voter, d’avorter, ni d’avoir un compte en banque. Celles qui avaient de l’argent devaient le donner à leur mari. Je me souviens des cartes de visite de mes parents, ma mère avait le nom de mon père et cela m’étonnait. Je revois aussi les comédiennes de la Comédie française, où j’ai joué, qui portaient des corsets oppressants. L’entraide entre les femmes était certainement beaucoup plus forte que maintenant, parce qu’il fallait survivre.
 
L’écriture, un moyen d’émancipation ?
Violette Leduc a trouvé de l’aide auprès de Simone de Beauvoir, mais c’est surtout l’écriture qui l’a aidée. Ecrire lui permet de sortir de situations dans lesquelles elle était enfermée. C’est ce que j’ai vécu en écrivant mon livre, c’est ce que je crois tous les écrivains éprouvent. Marguerite Duras a dit « le premier livre est toujours autobiographique »…  Tout ce qu’on va faire après, même si c’est romanesque, sera toujours lié à l’histoire personnelle de l’auteure. Chez un cinéaste, chez un peintre, c’est la même chose, ce sont toujours les mêmes obsessions qui reviennent.

"La Bâtarde"
Violette va traverser ce siècle en se libérant de tous les jougs qui l’oppressent : elle est née bâtarde, sa mère était femme de ménage et ne l’a reconnue qu’à l’âge de 2 ans et demi. Elle a été élevée par sa grand-mère, dont on lui cachera la mort. Et de surcroit, Violette n’a pas été aimée. Elle ne se sentait pas légitime.

Violette avait un désir d’écriture très puissant. Petit à petit, elle a gagné sa place dans la société grâce à l’écriture. Elle a eu un destin exceptionnel.

Crédits photo : TS Productions - Michael Crotto - Big Bang Distribution.

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © TS Productions - Michael Crotto

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Violette Leduc ?
D’abord parce que j’écris. J’avais écrit un roman, qui s’appelle “Léger, humain, pardonnable”, dans lequel j’ai mis  beaucoup de ma vie. Ce roman a été publié par René de Ceccatty au Seuil. A ce moment-là, je préparais aussi un film sur la peintre Séraphine Louis. C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un qui connaissait la peintre Séraphine. Tout de suite, René de Ceccatty m’a parlé de Violette Leduc, qui a écrit un texte formidable sur Séraphine, qu’elle adorait. On pourrait presque dire que les deux films sont nés en même temps, en tout cas le lien s’est fait immédiatement. J’ai réalisé d’abord Séraphine, qui a eu le succès qu’on sait (7 récompenses aux César).
 
Parallèlement, j’ai commencé à entrer dans l’œuvre de Violette Leduc. J’ai lu la biographie de René de Ceccatty à son sujet, j’ai plongé dans la lecture des romans de Violette Leduc, La Bâtarde, Trésors à prendre, l’un de mes livres préférés, où elle voyage, et qui m’a inspiré la partie sac au dos dans le film. Après, j’ai dit à René que je voulais faire un film sur Violette; il m’a répondu : je n’en attendais pas moins !
 
Comment René de Ceccatty est devenu co-scénariste ?
René de Ceccatty connaissait beaucoup mieux l’œuvre de Violette que moi, même si j’ai tout lu, tout analysé et digéré, lui a une identification à Violette Leduc. René a fait partie de la première écriture du scénario, il nous a alimentés Marc Abdelnour (l’autre scénariste) et moi, avec des pages et des pages de dialogue. Après, petit à petit, on a transformé la matière. On l’a malaxée et je me la suis appropriée.
 
Le processus d’écriture
On a écrit 17 versions, ça été très long. A un moment, on avait un gros budget, mais cela ne suffisait pas pour faire un film d’époque. Il fallait encore réécrire le scénario, en tenant compte que nous ne disposions pas d’une grosse somme pour tourner des scènes d’époque (costumes, décors…).

Comme dans un livre
Alors  j’ai séparé le film en chapitres, pour permettre des ellipses et me concentrer sur chaque personnage, chacun étant pour moi un totem autour duquel Violette se construit pour arriver finalement à La Bâtarde, qui est le livre de la catharsis, la libération de cet état de bâtarde, qu’elle porte sur ses épaules, et qui va lui permettre de passer à une autre phase de sa vie.

Crédits photo : TS Productions - Michael Crotto.
 

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © TS Productions - Michael Crotto

À propos de “libération”, à quel moment Violette arrive à se libérer du personnage pesant de sa mère ?
C’est toujours très mystérieux. A quel moment on se libère de quelqu’un qu’on a aimé et mal aimé, de quelqu’un dont on est dépendant ? Le film pose cette question-là. L’attachement et l’amour sont deux choses différentes. Cet attachement si profond que Violette éprouve pour sa mère est mêlé de rejet. Violette s’est libérée de sa mère par étapes ; il n’y a pas eu un déclic net. A un moment, la vie a fait qu’elle est allée vivre dans le midi et s’est éloignée. En regardant en arrière, elle s’est rendue compte qu’elle était une femme plus libre. On le voit dans les dernières lettres qu’elle écrit à sa mère. Ces lettres sont très belles et douces, adressées à sa « petite maman chérie »…
 
Elle ne rompt pas totalement avec elle ?
On ne rompt jamais vraiment. Etre libre, c’est faire avec, accepter les liens. Sinon on va vivre au bout du monde dans une tour.


Crédits photo : TS Productions - Michael Crotto - Big Bang Distribution.

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © Jsb/Pixplanete/Photo News

Aujourd’hui, le nom de Violette Leduc est encore méconnu. C’était pourtant une pionnière ?
Comme George Sand ou Colette. Cependant, Violette n’avait pas la même langue. Elle disait "je ne suis pas une intellectuelle, j’écris avec mes sens". Colette était plus sophistiquée, elle a trouvé sa place tout de suite. C’est une dominante. Violette vient d’un milieu très simple et va partir à la recherche d’elle-même par l’écriture. C’est comme Séraphine, ce sont deux personnages que j’admire et qui me bouleversent. Courageuses, audacieuses.
 
Vous avez choisi de montrer sa face courageuse. Vous auriez pu ne montrer que son côté sombre, sulfureux… D’un point de vue esthétique, le film commence dans l’obscurité, en plein hiver et termine dans le midi, en plein soleil…
 Dans mon film Séraphine, le dernier plan est fixe : Séraphine est sur sa chaise. Dans Violette, ce n’est pas la même fin. C’est un long travelling latéral avec Violette qui marche dans un champ d’amandier, sous le soleil. Elle allume une cigarette et se met à écrire. Autant la fin de Séraphine était abstraite et terrible, car Séraphine n’a jamais repris les pinceaux (elle est devenue folle). Autant la fin de Violette est ouverte. Le film se termine sur une nouvelle vie. Violette va écrire d’autres livres et connaitre enfin le succès. Elle va avoir dix années à Faucon, pendant lesquelles elle se rendra souvent à Paris, fréquentera le monde, écrira des chroniques et deviendra un personnage public habillé par Courrèges… J’ai une amie qui l’a croisée chez un producteur. En la voyant de dos, elle croyait que c’était Marlène Dietrich, avec son allure !

Pourquoi avoir choisi de mettre en avant les débuts difficiles de Violette ?
Le personnage en pleine lumière ne m’intéressait pas. Finalement, beaucoup de gens ne savent pas à quel point Violette Leduc a vécu une traversée du désert, dans la solitude. Une période absolument nécessaire pour sa construction et celle de son œuvre. Toute l’exigence qu’elle a mise dans son travail va la sauver. C’est cela qu’il faut montrer de la vie d’artiste.
 
Crédits photo : Jsb/Pixplanete/Photo News (portrait d'Emmanuelle Devos).
TS Productions - Big Bang Distribution.

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © TS Productions - Michael Crotto

En amour, Violette est violente, complexe. Elle ne veut pas se laisser toucher, elle tombe amoureuse d’homosexuels, dans des relations impossibles. Parlez-nous du rapport de Violette au sexe.
Certaines scènes sont nées au cours du tournage. Un exemple, qui n’était pas dans le scénario : dans la scène du marché noir où elle retrouve Marcel, ils vont se faire prendre par les flics, Violette s’encourt et Marcel la prend dans ses bras. Là, j’ai dit à Emmanuelle Devos, “résiste, tu n’as pas envie qu’il te prenne dans ses bras” parce que sa mère lui a appris à haïr les hommes. Elle vit dans la haine. Son père était totalement absent. “Méfie-toi des hommes”, c’est dans toute l’œuvre de Violette Leduc.J’ai essayé de le rendre par des images. Jusqu’à la fin, où le personnage René la prend dans ses bras, et elle résiste encore, puis, elle cède. Comme c’est bon ! Grâce à l’écriture, elle a compris qu’elle pouvait céder.
 
Un moment charnière
C’est un moment très libératoire dans l’histoire ; elle est passée par des stades où elle s’est heurtée à sa mère et a pu lui dire non. Cela lui a permis de s’ouvrir à un homme. Toutes les relations de Violette Leduc ont été très compliquées. Les femmes et les hommes qui l’ont aimée ont eu le sentiment d’avoir été des cobayes, d’avoir été une matière à écrire…

Crédits photo : TS Productions - Big Bang Distribution.

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © LoicThebaud/Panoramic/Photonews

Emmanuelle Devos est extraordinaire dans le rôle de Violette. Même avec un faux nez, elle reste un personnage magnifique, dans son humanité, sa fragilité. Comment l’avez-vous convaincue de s’enlaidir ?

Elle est belle, Emmanuelle. C’est une beauté très particulière, comme Emma Thompson. Dans mon film, elle est teinte en blonde, elle a un faux nez, un grand pif. Cela nous a demandé 4 h de maquillage tous les matins...
 J’avais écrit le scénario pour Emmanuelle Devos. D’emblée je lui avais demandé si elle acceptait de s’enlaidir et elle a répondu : ah oui, c’est formidable pour une comédienne ! Bien sûr ce n’était pas facile, mais Emmanuelle avait l’impression de mettre un nez de clown.

Comme Yolande Moreau.
 Oui. Ce sont de grandes comédiennes qui arrivent à s’oublier complètement.

Crédits photo : LoicThebaud/Panoramic/Photonews (Emmanuelle Devos à gauche).
TS Productions (photo de droite)

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette"

Interview de Martin Provost, réalisateur de "Violette" © Eric Catarina - Photonews

Et le choix de Sandrine Kiberlain ?
Ce fut un long cheminement, parce que toutes les comédiennes avaient peur et refusaient le rôle de Simone de Beauvoir. C’est Emmanuelle qui m’a parlé de Sandrine, avec qui elle venait de tourner. Au début, j’étais perplexe à cause de son physique de grande blonde, et j’ai fini par la rencontrer. Elle m’a dit, déterminée : "je veux jouer ce rôle, et je sais que je vais le faire" ! Cela m’a énormément plu. J’ai dit d’accord. C’était comme un défi.

Dès qu’on a commencé à travailler, j’ai dit à Sandrine, "à partir de maintenant, comporte-toi comme un homme, quand tu es en face d’un homme écarte les jambes, apprend à penser comme un homme". Sandrine  m’a appelé un mois après et m’a dit : "ma vie a changé" !

Comment vos actrices ont-elles réagi au film ?
La première fois, quand Emmanuelle et Sandrine ont vu le film, elles étaient troublées parce qu’elles ne se sont pas reconnues. Violette n’est pas du cinéma réalité. A la deuxième vision, elles ont pu se regarder sur l’écran.

Découvrez la bande-annonce du film et les extraits ici.

Crédits photo : Eric Catarina - Photonews (Sandrine Kiberlain, photo à gauche). TS Productions - Michael Crotto (photo à droite).

Cet article me rend ...
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0

A lire également

Attention : regarder la télévision peut freiner le développement des enfants de moins de 3 ans, même lorsqu’il s’agit de programmes qui s’adressent spécifiquement à eux. Plusieurs troubles du développement ont été scientifiquement observés tels que passivité, retards de langage, agitation, troubles du sommeil, troubles de la concentration et dépendance aux écrans