Les frères Dardenne et Marion Cotillard, un coup de foudre gagnant

Interview des cinéastes belges Dardenne en compétition à Cannes avec "Deux jours, une nuit".

Les frères Dardenne et Marion Cotillard, un coup de foudre gagnant © Cinéart/Photonews Santos Frédéric

Les Frères. C’est comme ça qu’on les appelle, depuis qu’ils ont décroché deux fois la Palme d’Or à Cannes.

Dardenne. Leur nom s’est imposé dans les festivals du monde entier, depuis Rosetta. A première vue, il n'est pas si facile de distinguer ces deux grands hommes venus de Seraing (qu'ils prononcent "S’rain") assis face à vous, dans une suite d’hôtel. Trois ans de différence d’âge entre eux, et pourtant, une sensation d’avoir affaire à un duo soudé, presque jumeau.
Un sourire esquissé, une main tendue, leur calme extrême s’impose. Dès la première question posée, leur complicité tacite désigne naturellement qui va répondre à telle question.

L’aîné, cheveux blancs, le regard d’acier, c'est Jean-Pierre.
Celui qui parle le plus, c’est Luc.
Ensemble, ils racontent avec ferveur leur dernier film, Deux jours, une nuit, dans lequel Sandra, aidée par son mari, n’a qu’un week-end pour aller voir ses collègues et les convaincre de renoncer à leur prime pour qu’elle puisse garder son travail.

Deux jours une nuit est co-produit par Proximus.

Interview : V. Nimal. Crédits photos : Cinéart (affiche) - Photonews  - Santos Frédéric, Pixplanete.

La genèse du film "Deux jours, une nuit"

La genèse du film "Deux jours, une nuit" © Crédits photos : Christine Plenus

1)    Comment est née l’idée de ce film ?

Luc Dardenne :
Nous avions lu une histoire publiée dans un recueil dirigé par Pierre Bourdieu. L’enquête s’appelait "Le désarroi du délégué" : un délégué syndical rentre de vacances, apprend que quelqu’un manque dans son équipe. Un collaborateur a été mis sur le côté par le directeur et les collègues, parce qu’il était moins "apte" et ne permettait pas aux autres d’avoir les primes auxquelles ils pouvaient prétendre. Cela nous a interpellés.
Nous avons aussi entendu des histoires de solidarité autour de nous à Seraing… de personnes qui acceptaient de diminuer leur salaire pour qu’une autre puisse rester.

On est dans un monde où les gens sont de plus en plus individualisés et où la lutte de chacun contre les autres est mise en avant. La plupart des gens en Europe vivent dans une insécurité sociale terrible.
 
Crédits photos : Christine Plenus

La rencontre avec Marion Cotillard

La rencontre avec Marion Cotillard © Crédits photos : Christine Plenus

2)    Qu’est-ce qui vous a séduits chez Marion Cotillard ?

Luc Dardenne :
Au départ, on voulait lui proposer un rôle de médecin. Quand on l’a rencontrée, on a eu un coup de foudre cinématographique, c’était une personne comme elle que nous recherchions. Nous nous sommes dit : "c’est une fille qui pourrait vivre à Seraing (là où on tourne) et qui pourrait être un personnage de chez nous". Il y avait beaucoup de mystère chez elle, beaucoup de profondeur dans le regard et une beauté qu’on aimait tous les deux.

Ensuite, le scénario a changé, nous y avons intégré le rôle d’une ouvrière. Alors nous sommes allés la voir à Paris. Marion nous a dit que l’histoire l’intéressait aussi, et que de toute manière, elle voulait travailler avec nous ! Nous avons donc relancé la machine.

Crédits photos : Christine Plenus

Les Dardenne s'offrent une star : Marion Cotillard

Les Dardenne s'offrent une star : Marion Cotillard © Crédits photos : Christine Plenus

3)    Son statut de star ne vous a pas fait hésiter ?

Luc Dardenne :
Évidemment, on savait que travailler avec Marion, c’était travailler avec une star. Si le film est bon, la star va attirer un public plus important… et ça c’est formidable. En même temps, notre défi était qu’elle devienne quelqu’un de notre famille de films, quelqu’un de chez nous. Marion aussi, elle voulait "avoir un autre corps".

Crédits photos : Christine Plenus

Tomber, se relever : le jeu intense de Marion Cotillard

Tomber, se relever : le jeu intense de Marion Cotillard © Crédits photos : Christine Plenus

4)  Sandra passe par une roue impressionnante d’émotions et d’états physiques. Elle tombe et se relève de nombreuses fois. Comment avez-vous travaillé avec Marion Cotillard ?

Luc Dardenne :
Pendant les premières répétitions, c’est par ces scènes-là, très physiques, que nous avons commencé à travailler. Elle est assise, debout, on cherche ses positions…

Crédits photos : Christine Plenus

Fabrizio Rongione, un acteur de "la famille Dardenne"

Fabrizio  Rongione, un acteur de "la famille Dardenne" © Crédits photos : Christine Plenus

5)    Et avec Fabrizio Rongione, comment avez-vous travaillé  ?

Luc Dardenne :
Avec lui aussi, nous avons commencé par chercher ses positions : comment le mari de Sandra allait se tenir, à quelle distance, devant elle, plus haut qu’elle ?

Jean-Pierre Dardenne :
Il fallait qu’il y ait un rapport égalitaire de mari et de femme et non de malade et d’infirmier. Le mari est là pour la soutenir, sans l’infantiliser.

Crédits photos : Christine Plenus

Une combattante qui relève la tête

Une combattante qui relève la tête © Crédits photos : Christine Plenus

6)     A un moment dans le film, Sandra écoute une chanson de Petula Clarck, "La nuit n’en finit plus", et elle relève la tête. On sent qu’elle décide de se battre.

Luc Dardenne :
C’est étonnant cette scène-là. Vous le voyez comme ça, et nous aussi, mais d’autres personnes (les hommes surtout) pensent qu’elle craque !

Crédits photos : Christine Plenus

Une femme comme les autres

Une femme comme les autres © Crédits photos : Christine Plenus

7)  Parlez-moi de votre recherche esthétique...

Jean-Pierre Dardenne :
On essaie de ne pas être dans l’imagerie. Le film a besoin de ça : quand Sandra est avec les autres dans le cadre, elle est égale aux autres. Ils sont aussi importants qu’elle dans la scène. Dans tous nos films, on essaie de ne pas être dans les postures ni la grandiloquence.

Luc Dardenne :
On essaie que les personnages émergent, simplement.

Crédits photos : Christine Plenus

Un plaidoyer pour la solidarité au travail

Un plaidoyer pour la solidarité au travail © Crédits photos : Christine Plenus

8) "Deux jours, une nuit" lance un message d’espoir sur la solidarité entre les travailleurs et sur la possibilité de choisir : aider son collègue ou pas. Suivre le groupe ou décider, seul.

Jean-Pierre Dardenne :
Dans notre film, le groupe est solidaire ; chaque ouvrier demande d’ailleurs à Sandra "et les autres, ils en pensent quoi quoi" ? On est moins responsable de sa décision si on est dix à la prendre, que tout seul.
La majorité étant pour garder la prime, Manu (le mari de Sandra) a compris, sans le dire, que c’est mieux d’aller voir chacun en personne pour tenter de le convaincre de renoncer. De la même manière que Jean-Marc, le supérieur, les avait isolés pour leur parler face à face.

Crédits photos : Christine Plenus

Un suspense haletant

Un suspense haletant © Crédits photos : Christine Plenus

9)  Dans votre film, il suffit de deux minutes pour cerner la vie de chaque personnage. La dynamique est soutenue par l’idée de la chaîne : Sandra doit aller voir chaque collègue pour le convaincre. C’est tendu… On a peur qu’elle se fasse croquer à chaque étape.

Luc Dardenne :
Oui, le suspense est haletant : qui va-t-elle rencontrer, comment va se passer le duel, qui va le remporter ? Va-t-elle récupérer son boulot ? Nous ne voulions pas que Sandra soit la gentille ou brave fille face aux méchants. Sandra comprend les gens, elle dialogue avec eux. Sauf avec deux ou trois personnes, qui ne veulent pas. Elle comprend qu’ils ont besoin de la prime de 1000 €… Elle est avec eux, elle est comme eux. Au fond, peut-être que Sandra aurait voté pour obtenir sa prime elle aussi, si l’occasion s’était présentée.

Crédits photos : Christine Plenus

La peur au travail

La peur au travail © Crédits photos : Christine Plenus

10) Le nœud de cette histoire, c’est la peur ?

Jean-Luc Dardenne :
Chacun a peur de son supérieur, Jean-Marc (Olivier Gourmet dans le film). Et chacun a peur de perdre 1000 € parce que chacun en a besoin. Ce n’est pas le quart monde, c’est la classe ouvrière.

Tout cela est très fragile dans notre société. La peur est d’autant plus forte si vous êtes dans l’insécurité sociale. Beaucoup de nos personnages ont deux métiers, pour payer leurs factures.

Crédits photos : Christine Plenus

Un Dardenne pas tout a fait comme les autres

Un Dardenne pas tout a fait comme les autres © Crédits photos : Christine Plenus

11)     Qu’est-ce qui distingue ce film de vos précédents ?

Luc Dardenne :
Ce film est plus lié à la société. Dans "Deux jours, une nuit", il y a aussi plus de personnages que dans nos films précédents. Et celui de Sandra est centré sur sa recherche : récupérer son boulot. On est tout de suite avec elle, pour qu’elle puisse retrouver sa place. Sandra traverse un conflit entre elle et elle : suis-je capable ? Ai-je confiance en moi ? Par contre, elle n’a pas de conflit avec son mari; il est plutôt son coach.

Auparavant, nos personnages étaient tiraillés entre deux choix ; Sandra, elle, n’a pas de conflit interne, un peu comme Rosetta, mais différemment. Parfois, elle n’en peut plus, elle doute. Il nous fallait donc quelqu’un qui l’aide… nous n’arrivions  pas à écrire cette histoire au début. Sandra était toute seule, puis on a introduit le personnage du mari. Manu permet d’amener le passé, la dépression de Sandra.  Il lui parle comme quelqu’un qui a déjà vécu des choses avec elle, en l'occurence sa dépression…

Crédits photos : Christine Plenus

Lire aussi : La critique du film Deux jours, une nuit, par Valérie Nimal.

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