Mustang : rencontre avec la réalisatrice

Deniz Gamze Ergüven nous parle de son premier film, à découvrir en salles dès ce mercredi 12 août.

Mustang : rencontre avec la réalisatrice

C’est le début de l’été.
Dans un village reculé de Turquie, Lale et ses quatre soeurs rentrent de l’école en jouant avec des garçons et déclenchent un scandale aux conséquences inattendues. La maison familiale se transforme progressivement en prison, les cours de pratiques ménagères remplacent l’école et les mariages commencent à s’arranger.
Les cinq soeurs, animées par un même désir de liberté, détournent les limites qui leur sont imposées.


Un film lumineux qui explore le thème obscur des mariages arrangés, à la manière d'un conte moderne. Ce récit initiatique ne laissera personne indifférent.

Premier long-métrage de la réalisatrice Deniz Gamze Ergüven, Mustang était sélectionné à la dernière Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes. Elle répond au questions de Skynet dans ce dossier !
Un film à découvrir en salles dès ce mercredi 12 août :

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Quel est le point de départ de votre récit : la Turquie contemporaine, le destin hors du commun d'une fratrie, l'adolescence ou tout cela au féminin, avant tout ?

J’avais envie de raconter ce que c’est qu’être une jeune fille en Turquie, car cela me semble une expérience particulière, en raison du filtre permanent qui sexualise les femmes. Le fait d’être à cheval sur plusieurs pays (ndlr : la Turquie, la France et les Etats-Unis) me permet d'identifier les contours de cette spécificité turque. C’est quelque chose qui commence assez tôt, comme on le découvre lors de la première scène du film, où les filles sont assises sur les épaules des garçons et le tollé que cela déclenche. Cela m’est arrivé dans ma propre enfance, mais contrairement aux personnages, je suis restée muette. J'étais mortifiée.
Je voulais donner corps à cette voix intérieure qui reste coincée en travers de la gorge dans la réalité.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Il s'agit de votre premier long-métrage. Quelle position vouliez-vous prendre dans le cinéma contemporain, en tant que jeune réalisatrice ?

Dans l’histoire du cinéma, on est habitué à regarder le monde à travers des yeux masculins, ce qui place souvent les femmes comme objets de désir. De manière métaphorique, quand on parle de la masculinité, c’est un peu comme New York, à savoir la ville archi-filmée, qu’on a vue sous toutes ses coutures. Quand on arrive à New York, on a tous l’impression qu’on y a grandi tant ce décor nous semble familier.
La féminité, en comparaison, c’est un peu « Pétaouchnok » ; un endroit en haut duquel peu de caméras sont montées. Un simple exemple : on ne voit jamais une femme qui allaite à l'écran, cela fait pourtant partie de la vie. Il y a encore beaucoup à dire sur les étapes, même les plus banales, de la vie d'une femme.

En découvrant les films de Reha Erdem, un réalisateur important en Turquie, je l'avais trouvé bien documenté sur le sujet. Et pour cause, il travaille avec sa femme au scénario ! Le Français Olivier Assayas est comme cela aussi, très sensible. Il scrute les femmes avec énormément de désir et, en même temps, il les a tellement regardées qu’il comprend leur fonctionnement. Mais c’est rare.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Les mariages arrangés, le rapport de virginité auxquelles sont contraintes les plus âgées et l’enfermement des cinq sœurs sont autant de situations qui étonnent le spectateur occidental, qui envisage la Turquie comme un pays relativement moderne. Dans tout cela, qu’est-ce qui est réel ?

La Turquie est une société très hétérogène, à la fois extrêmement moderne, ayant accordé par exemple le droit de vote aux femmes en 1930, et en même temps c’est une société patriarcale, plutôt conservatrice. Le code de l’honneur demeure bien présent dans les pans de population les plus traditionnels. Ici, j'ai choisi de traiter cette dimension à la manière d’un conte.
Les gens me demandent par exemple si le contraste est à ce point marqué entre la campagne et la ville, mais en réalité, les villes concentrent une partie énorme de la population turque, surtout Istanbul. Des villages entiers sont déplacés dans la ville, avec leurs coutumes restées intactes.

Pour le test de virginité que subit le personnage de Selma, qui est emmenée au milieu de sa nuit de noce pour contrôler son hymen, je me suis inspirée du récit d'un gynécologue d’Ankara. Ce n’est pas quelque chose qu’il a vu une fois, c’est une occurrence les nuits de week-end de voir des filles remballées dans leur robe de mariée, débarquer avec leur mari et le cortège du mariage à l’hôpital.. Exactement comme les policiers qui prévoient une recrudescence d'ivrognes chaque 31 décembre.
En revanche, les filles de l'histoire transcendent ces situations, elles ne les subissent pas. Les dialogues sont beaucoup plus percutants et jubilatoires que ce qui se dit dans la vraie vie. Aucune petite fille ne se rebelle de la sorte.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Cette dimension « bigger than life » fait toute la particularité de votre film ; à travers le personnage de Lale par exemple, qui a un courage extraordinaire.
Dans la réalité concrète d'une famille aussi traditionnaliste, aurait-elle l'occasion de s'en sortir ?


Il n’y a pas vraiment de règle à cela. Le fait de s’échapper à Istanbul, c’est quelque chose d’assez banal, que l'on peut lire régulièrement dans les journaux. Peuplée par près de 17 millions d’habitants, la ville permet de se diluer, d'effacer son passé. C'est un peu comme une cure de jouvence.
Dans mon entourage, deux personnes ont sauté le pas. Notamment cette toute jeune femme de ménage qui travaillait chez nous quand j'étais enfant. Elle était amoureuse d’un garçon mais sa famille ne voulait pas entendre parler de leur relation. Pendant un an, elle a comploté son évasion à Istanbul avant de passer à l'acte. Je l’ai revue cette année pour la première fois.

L'idée selon laquelle une famille, très littéralement, pose une brique sur l’autre puis des barreaux pour restreindre la liberté des filles comme on le voit dans le film, c’est par contre de l'ordre métaphorique.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Mustang rappelle le caractère sauvage des cinq sœurs, ainsi que leurs longues crinières... Mais ce titre est au singulier.
Est-ce pour faire référence à l’une des filles en particulier ou cela traduit-il un tempérament commun ?


C'est un mot que l’on s’est approprié tout de suite pour résumer cette histoire de fougue, car il génère des images tout de suite. On voit beaucoup de filles avec des cheveux très longs en Turquie, c'est typique de l'adolescence. Il y a quelque chose de pluriel en elles parce qu’elles forment une sorte de troupe indomptable ; ce que l’on perçoit par exemple quand elles cavalent à travers le village et tambourinent à la porte d’une vieille dame. On a vraiment l’impression de voir des chevaux lâchés en pleine nature.

Et puis il y a quelque chose de singulier. Même si je les ai toujours conçues comme un personnage à cinq têtes, elles ont toutes un destin propre, que l'on peut aussi envisager comme un kaléidoscope de possibilités. Ce sont comme cinq destins potentiels d’une même personne.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Sans interactions sociales, la vie de ces jeunes filles est d’un ennui mortel. Votre film s’ouvre et se conclut sur une référence à l’enseignement. Une manière de suggérer que c’est fondamental ?

Je trouve que le film le raconte de manière beaucoup plus forte que tout ce que je pourrais dire mais, bien entendu, la scolarisation joue un rôle très important. Ce n’est pas une banderole que je brandis, car j'ai essayé de ne pas positionner le film de manière explicite, en traitant le fond et la forme avec une distance formelle.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Ce huit-clos que vivent les jeunes filles rappelle le drame Virgin Suicides, de Sofia Copolla, sans l’atmosphère insoutenable du mélodrame. C’était votre volonté de ne pas tomber dans l’horreur ?

Que ce soit dans la vie ou pour ce film, je fais le choix de ne jamais m'attacher à la place de victime. Je n’avais aucune envie de filmer Cosette au royaume des mariages arrangés. C’était très important pour moi d’avoir des figures qui portent des valeurs peu prêtées aux femmes comme le courage, la persévérance, l’intelligence et bien sûr l’héroïsme.

Ma volonté était de filmer des personnages solaires, car le sujet est tellement sombre que je ne vois pas pourquoi en rajouter. J'avais besoin de ressources de poésie et de lumière pour imprégner le public de manière plus forte.

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Interview de Deniz Gamze Ergüven

Avez-vous rencontré des réticences de la part des actrices ou de leur famille ? Certains tabous vont-ont ils menée à remanier le scénario original ?

La seule chose, c’est le niveau de langue qui était un petit peu plus dur dans le scénario, et qui ne correspondait pas au film. D’une certaine manière, cela s’est un peu limé tout seul.
J'ai énormément préparé le tournage avant son lancement, surtout avec la petite Lale, qui n'avait que douze ans et demi. J’ai préparé pour sa famille la liste de toutes les choses auxquelles elle serait confrontée, que ce soit les notions sexuelles, la mort, etc. Non seulement pour obtenir leur accord, mais surtout afin de mesurer ce qu’elle savait à son âge. Ce n’est pas à moi de ruer dans les brancards en apprenant ce qu'est la mort à une enfant.

Le film sort cet automne en Turquie ; avez-vous déjà pu évaluer son impact sur le public ?

Pour l’instant, c'est assez touchant. Mustang génère un fort impact émotionnel, plus encore auprès des filles qui comprennent de quoi on parle ; qui d’une manière ou d’une autre ont quelque chose à voir avec cette culture dans laquelle le film est implanté. J'ai vraiment vu des spectatrices sortir dans un état second, parce qu'elles se confrontent à ce qui faisait jusque-là partie du décor. Le fait de le saisir tout à coup, cela met leur propre expérience en perspective.

Interview : Pauline De Beule

Mustang est à découvrir en salles dès ce mercredi 12 août 2015.

Cet article me rend ...
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0

A lire également

Attention : regarder la télévision peut freiner le développement des enfants de moins de 3 ans, même lorsqu’il s’agit de programmes qui s’adressent spécifiquement à eux. Plusieurs troubles du développement ont été scientifiquement observés tels que passivité, retards de langage, agitation, troubles du sommeil, troubles de la concentration et dépendance aux écrans