Conversation avec Joachim Lafosse pour la sortie du film "Les Chevaliers Blancs"

Joachim Lafosse est l’un des grands cinéastes belges, qui a réalisé notamment "Nue propriété", "A perdre la raison", "Elève Libre" et "Les Chevaliers blancs". Ses films explorent la notion de liberté, la limite entre le bien et le mal. "Les Chevaliers Blancs" pose la question des droits de l’enfant, sur fond de l’affaire Arche de Zoé, qui avait fait grand bruit dans les médias.

Conversation avec Joachim Lafosse pour la sortie du film "Les Chevaliers Blancs" © Cha - Isopix

Dans le rôle du meneur, Vincent Lindon brille une fois de plus dans un grand rôle, aux côtés de Louise Bourgoin et Reda Kateb. Joachim Lafosse nous parle de son film d’aventure, au rythme haletant, tourné en Afrique. Un film ambitieux et saisissant.

Lire aussi : l'interview de Vincent Lindon.
Lire aussi la critique du film par V. N.

Naissance du film

Naissance du film © Isopix

- Comment est née l’envie d’écrire ce film?
- Joachim Lafosse : Quand j’ai entendu le récit médiatique autour de l’affaire de l’Arche de Zoé, je me suis dit qu’il y avait une opportunité de prolonger ce que j’avais commencé avec "A perdre la raison" et  "Elève Libre" : travailler sur des personnages animés de bonnes intentions, mais que les bonnes intentions mènent à l’enfer. Il y a, dans cette affaire, une matière à fiction qui est presque mythique : des Blancs qui, au nom de leur perception de ce qui serait bon pour les orphelins noirs, vont leur mentir : ils vont ramener 300 enfants en France à des parents en désir d’enfant.

Le sujet principal

Le sujet principal © Versus Production - Maltese

-  Quelle est la question principale du film?
- Joachim Lafosse : Il parle de la distinction entre le droit à l’enfant et le droit pour l’enfant. Le droit de l’enfant est complètement oublié dans cette histoire. Pour moi un auteur n’est pas là pour donner des réponses mais pour poser des questions. En Occident, en Belgique, on a tendance à interdire l’adoption, on protège les orphelins. C’est difficile d’adopter un enfant belge.

Pourquoi ? L’état et le politique ont décidé qu’il valait mieux, probablement, de placer les enfants dans des familles d’accueil, ne pas leur faire perdre leur nationalité, leurs origines. Cela me semble logique. Mais quand on est en désir d’enfant, que l’on a une frustration, on a tendance à oublier tout ça, et à aller chercher ailleurs, des enfants qui n’auraient pas droit à cette protection. C’est une question qui me passionne, que porte l’affaire de l’Arche de Zoé.

Susciter le débat

Susciter le débat © Versus Production - Maltese

-  Les Chevaliers Blancs est un vrai film d’aventure…
- Joachim Lafosse : C’est un film d’aventure qui porte des questions complexes, que l’on essaie de rendre accessibles.

J’aime de plus en plus l’idée qu’un auteur doit faire voir au public qu’il a un point de vue sur les choses. Faire voir sa subjectivité, ouvrir le débat, la discussion.

Je ne veux pas traiter des questions simples, j’ai envie de rester dans la complexité, mais de la rendre accessible, aussi au niveau de la forme. Je n’ai plus envie d’être dogmatique, de commencer un film en disant « je vais faire un film en 80 plans », et essayer de plaire. C’est le public qui m’intéresse vraiment.
- Cela faisait longtemps que je voulais faire un film de groupe, je l’avais fait avec mon film "Ça rend heureux". Parce que c’est un plaisir de travailler avec beaucoup d’acteurs, c’est complexe.

Un grand rôle pour Vincent Lindon

Un grand rôle pour Vincent Lindon © Versus Production - Maltese

- Jacques Arnault, joué par Vincent Lindon, est le meneur de l’histoire. Qu’est-ce qui le motive ?
- Joachim Lafosse : Je voulais écrire un personnage qui n’agit pas pour s’enrichir, alors pourquoi ? Qu’est-ce qui le motive ? Jacques a probablement une telle confiance en lui qu’il en oublie les principes de réalité, la critique, la collaboration avec autrui, les autres ONG, les militaires… Il agit tout le temps seul, ce qui est une forme de narcissisme.

On dit qu’on a tué Dieu, qu’on s’en est éloignés, et tant mieux, mais on peut se retrouver face à un vide et il ne faudrait pas que face à ce vide on se mette à croire en nous, ce qui est tout aussi dangereux que de croire en Dieu.

Manipulation et populisme

Manipulation et populisme © Everett- Isopix

-  Ce que Jacques Arnaut fait. Il est manipulateur et charismatique,  il arrive à convaincre tout le monde et il ment.
- Joachim Lafosse :  Jacques (Vincent Lindon) est une forme de Marine Le Pen de l’humanitaire. C’est un type avec des idées simples, face à des questions complexes. C’est très séduisant, quand on est en désir d’enfant, en difficulté d’adopter, on donne deux mille euros (ou on lui donne sa voix). Je trouvais ça intéressant de faire jouer ce personnage ambigu et narcissique à Vincent Lindon, qui incarne toujours le défenseur de la veuve et l’orphelin.

Parfois le public m’en veut : pourquoi vous avez fait jouer ça à Vincent Lindon ? Je réponds : pour que vous restiez vigilant. Si les gens commencent à voter pour Marine Le Pen, ont voté dans les années trente pour Léon Degrelle, ou différents populistes, c’est aussi parce que ces gens étaient charismatiques. Il ne suffit pas d’avoir une bonne gueule ou de grandes idées pour faire le bien.

Quelle vérité ?

Quelle vérité ? © Javier Etxezarreta - Isopix

- Votre film pose la question : La fin justifie-t-elle les moyens ? Peut-on mentir aux gens en voulant leur bien ?
- Joachim Lafosse : Je ne crois pas. Tous les urgentistes vous diront qu’il faut toujours dire la vérité à un patient.

- Le personnage de Françoise, la journaliste, est le regard extérieur sur cette affaire. On peut s’identifier à elle, en tant que spectateur. Avec sa caméra, elle est censée apporter un autre point de vue. Mais elle se laisse submerger par ses émotions…
- Joachim Lafosse : Oui, elle porte des questions que je trouvais intéressantes : elle devrait garder son objectivité, sa distance, mais l’émotion l’emporte, elle veut adopter, et finalement elle veut reprendre sa place de journaliste, dans une logique défensive. Ce personnage questionne la difficulté d’être sur le terrain, de garder une distance. Les autres personnages sont plus héroïques.

- Avez-vous rencontré les gens de l’Arche de Zoé ?
- Joachim Lafosse : Non. La vérité ne m’intéresse pas. Je ne prétends à aucune vérité. Je ne dirai jamais : ce film dit la vérité sur l’affaire de l’Arche de Zoé. Je veux juste que ce film fasse réfléchir.

Diriger Vincent Lindon

Diriger Vincent Lindon © Versus Production - Maltese

- Comment avez-vous abordé cette question avec Vincent Lindon ?
- Joachim Lafosse : En restant dans le doute. Nous étions critiques l’un vis-à-vis de l’autre, en se bousculant, en se remettant en question, en réécrivant tous les jours le scénario, trois mois avant et puis pendant le tournage… Un cinéaste c’est plus quelqu’un qui doute que quelqu’un qui sait.

Vous êtes ouvert aux suggestions des acteurs?
- Joachim Lafosse : Quand vous écrivez votre film,  seul pendant trois ans, il faut être capable d’être à l’écoute ; c’est comme quand vous attendez la femme idéale, vous ne la voyez jamais ; il faut être capable de voir qu’elle est peut-être à côté de vous, qu’elle ne ressemble pas à ce que vous imaginiez… que c’est peut-être la femme de votre vie. Une scène de film c’est la même chose : on écrit, on se fait une idée, puis les acteurs s’en emparent et heureusement, c’est parfois beaucoup mieux que ce que l’on a imaginé. Il ne faut pas rester sur son idée.

La liberté de choisir

La liberté de choisir © Versus Production

- Vous filmez un groupe. Il y a des scènes de petit-déjeuner avec l’équipe de l’ONG, où l’on sent naitre les tensions … Il y a la légèreté de certains, l’engagement des autres, et certains réagissent contre Jacques.

- Joachim Lafosse : Parce qu’ils sont confrontés au mensonge. Le personnage de l’infirmier (Yannick Renier) se rend compte que ça ne marche pas, il y a des gens sains d’esprit qui se disent : on a fait erreur. C’est la liberté, la possibilité de faire le bon choix.

-  Le rythme du film est haletant. Poursuites, avion, caravane de 4x4...
- Joachim Lafosse : Avec le directeur photo, nous voulions mettre le spectateur dans le point de vue des Africains. Dès le début, on ne sait rien. On est comme ces Africains qui voient débarquer ces Blancs, qui viennent sauver les enfants, avec de gros moyens, on a l’impression qu’ils ont l’air conséquents… et petit à petit on découvre. On est dans le point de vue de Bintou (qui joue l’interprète du film). A un moment, on lui dira : on t’a menti. Mais fais-nous confiance !

- Le personnage de Reda Kateb (qui s’occupe de l’avion et du logement de l’ong) comprend vite ce qui se trame.
- Joachim Lafosse : Reda Kateb joue le cynisme, il connait le terrain. Il dit à Jacques : qui es-tu, avec tes bakchich ?  

- Vous n’avez pas pu tourner au Tchad, alors vous êtes allé au Maroc. Comment ça s’est passé ?
- Joachim Lafosse : En tournant un film comme ça, au Maroc, c’est de se retrouver dans la position de ce qu’on raconte : à un moment, on a du faire construire une piste d’atterrissage pour les avions du tournage. Puis, il fallait un camp pour la centaine de personne du tournage, apporter du matériel… Très vite, je me disais qu’il faudrait être plus conséquent que les gens de l’Arche de Zoé… pour ne pas faire un film fiasco !

- Joachim Lafosse : La plupart des comédiens parlent le tchadien, ils font partie d’une communauté installée à Marrakech et à Casablanca. Nous les avons abordés pour leur proposer de jouer les villageois, et ils ont répondu positivement parce qu’ils connaissaient l’affaire.  Nous avions des interprètes, et l’actrice qui joue Bintou, était en réalité aussi notre interprète.

Les projets de Lafosse

Les projets de Lafosse © Photonews

-  Vous n'arrêtez pas de tourner. Quel est votre prochain projet ?
- Joachim Lafosse : Je viens de tourner un autre film, "L’Economie du couple", avec Bérénice Béjo et Cédric Kahn, et deux fillettes. C’est la fin d’une histoire d’amour.

J’ai aussi terminé un scénario qui part de l’affaire Dutroux, sur un axe très particulier : la loi de la famille. Le père doit porter la loi, pas la faire. Sinon, c’est la dictature. Le film s’appelle "Le fils de la Loi". Je le tournerai en Belgique, avec des acteurs belges. J’aimerais tourner avec Olivier Gourmet.

Interview de V. Nimal pour Proximus, co-producteur du film Les Chevaliers Blancs. Interview de V. Nimal pour Proximus, co-producteur du film Les Chevaliers Blancs.

Versus Production et les Films du Worso présentent "Les Chevaliers Blancs" de Joachim Lafosse. Avec Vincent Lindon, Louise Bourgoin, Valérie Donzelli, Reda Kateb, Bintou Rimtobaye, Stéphane Bissot, Raphaëlle Bruneau, Jean-Henri Compère, Philippe Rebbot, Yannick Renier, Catherine Salée...

Cet article me rend ...
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0
  • 0

A lire également

Attention : regarder la télévision peut freiner le développement des enfants de moins de 3 ans, même lorsqu’il s’agit de programmes qui s’adressent spécifiquement à eux. Plusieurs troubles du développement ont été scientifiquement observés tels que passivité, retards de langage, agitation, troubles du sommeil, troubles de la concentration et dépendance aux écrans