Bouli Lanners: Portrait d’un Liégeois sincère au talent halluciné

C’est d’abord un Liégeois, fier de l’être. Lors de l’interview, Bouli Lanners finit par dire de sa ville : « Liège est une ville magnifique, parce qu’il y a Les Liégeois. Il y a du monde, du peuple, de l’histoire, de la comédie, la Meuse. On s’y sent bien, il y a quelque chose. » Mais avant, il nous parle de son dernier film, qu’il a écrit, réalisé et joué.

Bouli Lanners: Portrait d’un Liégeois sincère au talent halluciné © Versus Production

L’acteur a la générosité un peu bourrue. Il est cash et sincère. Qu’il soit barbu ou pas, en tenue de biker ou en bermuda, Bouli Lanners joue les bons bougres, les marginaux, les bandits. Mais c’est aussi un réalisateur avec une vision unique, un artiste admiré, maintes fois récompensé. Peintre des forêts du Far West ardennais, il chante l’humanité avec la poésie du désespoir et touche au plus profond des questions essentielles, la solitude, la famille, la marginalité, l’amitié. Dans son dernier film, "Les Premiers les Derniers", il forme avec Albert Dupontel un formidable duo de potes, errant en Beauce, dans un paysage de fin du monde. S’en suit un haletant jeu de cache-cache entre gentils, méchants et un vrai Jésus. S’offrant le concours d’immenses comédiens, Lonsdale, von Sydow, il signe un film parfait. Rencontre avec le Liégeois, qui vient de remporter deux prix au Festival de Berlin.

Interview de V. Nimal pour Proximus TV.

"Les premiers les derniers" de Bouli Lanners sort en salle le 24 février 2016. Regardez la bande-annonce du film ici.

Rencontre avec Bouli Lanners

Rencontre avec Bouli Lanners © Versus Production

Dans une plaine infinie balayée par le vent, Cochise et Gilou, deux inséparables chasseurs de prime, sont à la recherche d’un téléphone volé au contenu sensible. Leur chemin va croiser celui d’Esther et Willy, un couple en cavale. Et si c’était la fin du monde ? Dans cette petite ville perdue où tout le monde échoue, retrouveront-ils ce que la nature humaine a de meilleur ? Ce sont peut-être les Derniers hommes, mais ils ne sont pas très différents des Premiers. Tel est Le synopsis du film de Bouli Lanners. Le réalisateur belge nous parle de son film, "Les Premiers les Derniers", qui sort le 24 février 2016.

-  Proximus TV : Dans votre film, Les Premiers les Derniers, Michael Lonsdale dit « Voici ce qu’a dit le Premier et le Dernier : J’étais mort et j’étais revenu à la vie ». C’est un titre énigmatique.
-  Bouli Lanners : "Il y a d’abord une référence à l’Apocalypse, de Saint Jean et Matthieu, mais c’est surtout une référence à l’homme, puisque mon film parle d’une possible fin du monde dans l’esprit des gens. Une fin du monde dont nous serions Les Derniers. Ce qui me rassure, c’est que nous ne sommes pas très différents des Premiers hommes…"

-  Que sont le couple d’Esther et Willy, deux de vos personnages…
- "Ils sont l’équivalent des Premiers hommes, avec une pureté absolue et cette volonté viscérale de vouloir recréer un clan, une structure familiale faite de relation et d’amour, ce dont nous avons fondamentalement besoin aujourd’hui, plus que jamais."

Un duo d'innocents

Un duo d'innocents © Versus Production - Isopix

- Le duo Ester et Willy est très touchant. Ils ont la naïveté des bienheureux, ces marginaux sont tellement naïfs qu’ils nous bouleversent…
-  "Ah oui, ils sont presque primitifs, d’ailleurs la scène au début, où ils allument un feu et n’y arrivent pas, est une référence directe au film "La guerre du feu". Ester et Willy sont le fantasme des Premiers hommes extrêmement purs. Ils ont l’innocence absolue, que nous, les Derniers n’avons plus du tout."

-  Ester dit de sa voix douce : « je suis un peu handicapée ».
-  "Oui, elle dit « un peu ». C’est ça que j’aime bien. Je me suis inspirée de ma nièce autiste. Elle a eu une histoire d’amour, et j’aimais les imaginer tous les deux quand ils allaient au restaurant… je les voyais dans un monde hors du monde et en même temps dans la société, puisqu’ils allaient au resto. Je les trouvais tellement fragiles et hyper touchants. Ce couple m’a inspiré pour Ester et Willy."

Un duo de voleurs

Un duo de voleurs © Versus Production

-  Vous avez aussi écrit un autre duo : Cochise et Gilou, joué par Albert Dupontel et vous. Qui sont-ils ? Quel lien les unit ?
-  "Ce qui les lie ? Ce sont des anciens bikers. Des mecs qui ont fait partie d’un club de motard ; sur leur vêtement, on voit d’ailleurs l’emblème treize et FTW (fuck the world), ce sont des trucs que les motards portent, ainsi que les codes couleur selon les clans… Leur amitié vient de là. J’ai connu aussi ce genre d’amitié quand je vivais sur une péniche, qui était voisine d’un club de motards."

-   Cochise et Gilou sont comme des frères…
-   "Entre eux, les motards s’appellent « frère ». La notion de fratrie remplace souvent la structure familiale, ce sont des amitiés très fortes."

La Fin du monde approche...

La Fin du monde approche... © Versus Production

- D’où vous vient cette notion d’Apocalypse ? Elle vous obsède ?
- "L’Apocalypse obsède la société. Elle est très présente à travers Daech, qui prône la théorie de l’Apocalypse, le chaos, l’horreur. On a un sentiment de fin du monde, alimenté par la politique, par la COP21, par les échéances qui nous sont données si on ne fait rien, avec des dates butoir qui ne sont plus de l’ordre du fantasme : dans vingt ans, le rhinocéros blanc aura disparu… Tout ça n’apporte pas la joie. Avant on fantasmait sur l’avenir, alors qu’ici, l’avenir nous fait peur. Donc cette pensée pessimiste est omniprésente, surtout chez les jeunes. Mais je voulais faire un film avec une note d’espoir, qui ne va pas vers la fin du monde. Je crois toujours en l’homme, c’est ça le message important du film. Même s’il y a une échéance, de toute façon, vivons-la à fond, le plus humainement possible, avec le plus d’amour possible."

-  Quand Gilou dit à son ami Cochise « On n’est plus comme avant », c’est vous qui parlez ?
-  "Oui. On peut changer. Moi j’ai changé aussi… Gilou, c’est moi, c’est une mise à nu. Je suis devenu le personnage de Gilou, malgré moi."

Jésus le flingueur

Jésus le flingueur © Versus Production - Isopix

- Ce n’est pas la première fois que vous faites apparaître Jésus dans vos films…
- "Oui, mais dans "Eldorado", ce n’était pas fait exprès : le personnage de Jésus n’était pas écrit. Ce type était là sur le tournage. En fin de journée, on l’a filmé et il m’a dit « je m’appelle Jésus et je ne suis pas revenu pour me faire crucifier une deuxième fois ! »  Je me suis dit c’est marrant, ça résume un peu le film. Tandis que dans "Les Premiers les Derniers", Jésus est plus affirmé. C’est comme le Jésus de Nazareth, qui a existé historiquement. Pour certains, c’est un personnage historique, pour d’autre, c’est le fils de Dieu. Dans mon film, pour certains, c’est juste un type qui pense être Jésus, et pour d’autres,
C’est le vrai Jésus. A chacun de faire sa recherche spirituelle."

-  Vous lui donnez même des stigmates, c’est carrément magique !
-  "Pour moi, c’est Jésus ! Il a les mêmes ingrédients que celui de l’époque : c’est un être humain qui a des doutes, des accès de colère, trouve son chemin sur le tard. Ce Jésus est plein de bonté et de bienveillance, même si il tient un flingue!"

Deux acteurs mythiques

Deux acteurs mythiques © Versus Production

- Vous avez aussi convaincu deux acteurs culte : Max von Sydow (qui chante pour une momie abandonnée dans votre film) et Michael Lonsdale (un papy hôtelier).
- "A partir du moment où j’ai écrit les deux personnages plus âgés, je me suis dit que l’idéal serait d’avoir Michael Lonsdale et Max  von Sydow. Ils ont dit oui tout de suite. Ce sont deux figures de grands-pères pour moi, des figures de l’Ancêtre, du chef de clan, du Marabout : celui qui sait, qui guide. On a besoin de ça. Ils sont celui que nous allons devenir aussi. C’est à nous de devenir des pères. Cochise et Gilou vont devenir des papas pour Ester et Willy."

L'amour plus que la violence

L'amour plus que la violence © Versus Production

- En plus de l’amitié, nait aussi l’amour.
- "Il y a plein d’histoires d’amour : celle d’Ester et Willy, un amour absolu, l’histoire entre Cochise et Clara, et puis l’histoire d’amitié entre Gilou et Cochise, leur bienveillance mutuelle… Et d’un autre côté, il y a les relations violentes, que les crétins génèrent, avec la bande de méchants. Jamais la mise en scène ne traîne sur eux…"
 
-  D’ailleurs il n’y a ni cascade ni de combat détaillé…
-  "C’est une volonté d’intégrer la violence dans l’histoire, mais de l’exclure de la mise en scène."

-  Un coup de boule suffit à Cochise…
-  "Largement : un coup de boule et c’est fait. On ne tape pas dessus, on ne voit pas le sang qui gicle…"

Bouli Lanners, cinéaste peintre

Bouli Lanners, cinéaste peintre © Versus Production

- Parlons de l’image. Dans la Beauce, tout est en contraste, en clair- obscur. Votre palette est grise,  taupe,  enfumée,  embuée,  il y a du crachin,  du vent.
- "Il y a aussi l’outremer… Ce sont des références à ce que je peignais dans le temps, et aussi à la peinture flamande expressionniste, comme Constant Permeke, que j’aime beaucoup."

- Aimez-vous aussi Léon Spilliaert, Jérôme Bosch, Hopper ?
- "Prenons Edward Hopper : le premier plan du film, quand je suis avec mon petit chien, c’est une référence à un tableau de Dennis Hopper. Il y a l’Angélus de Millet, quand les trois gars enterrent la momie ; il y a un gisant du Greco, quand Jésus est à l’hôpital, et dans les paysages, il y a Permeke, Spilliaert et puis il y a Lanners…"

-  Vous peignez encore ?
-  "Non, je n’ai plus le temps. J’ai peint beaucoup et je garde un regard de peintre. J’y reviendrai parce que ça me manque. Mais alors j’arrêterai le cinéma."

Du tac au tac

Du tac au tac © Versus Production

- Vous avez encore des films en réserve ?
- "Oui, encore un ou deux. Après je retournerai à la peinture."

- Quel est votre mantra, votre petite phrase ?
-  « Vivre,  ce n'est pas seulement respirer ».

- C’est une phrase que dit Michael Lonsdale dans votre film.
- "Oui. Pour moi, la vie est un cadeau hallucinant, qu’on soit croyant ou pas. L’homme peut rire, pleurer, aimer, ça il ne faut pas le gâcher… Il faut faire les choses pleinement."

- Qu’est-ce qui vous émeut ?
- "La nature m’émeut. Et la pauvreté."

- Deux constantes de vos films.
- "Ah oui, c’est vrai. Je n’avais pas remarqué."

Bouli Lanners: "Liège est une ville magnifique"

Bouli Lanners: "Liège est une ville magnifique" © Alix William- Isopix

- De la précarité, vous ne vous moquez pas.
- "J’ai été pauvre pendant des années, ça m’a marqué, j’ai plus du tout envie d’y retourner… Je reste très sensible aux gens qui sont précaires, il y en a de plus en plus autour de moi. Je suis très affecté par ce qui se passe autour de moi."

- Vous vivez à Liège ?
- "Oui. Donc « il y a du matos » comme on dit !"

- Qu’est-ce qui vous fait rester à Liège.
- "Ce matos-là. Les Liégeois. Liège est une ville magnifique, parce qu’il y a Les Liégeois. Il y a du monde, du peuple, de l’histoire, de la comédie, la Meuse. On s’y sent bien, il y a quelque chose."
    
- Et pour terminer, qu’est-ce qui vous donne envie de continuer ce métier ?
- "Parler de l’homme, l’être humain me fascine."


Interview de V. Nimal pour Proximus TV.
Lire aussi la critique du film "Les Premiers les Derniers".

"Les Premiers les Derniers", un film de Bouli Lanners avec Albert DUPONTEL, Bouli LANNERS, Suzanne Clément, Michael LONSDALE, David MURGIA, Aurore BROUTIN, Philippe REBBOT, Serge RIABOUKINE, Lionel ABELANSKI, Virgile BRAMLY, Max VON SYDOW. Production Jacques-Henri & Olivier Bronckart (Versus Production - Belgique), Catherine Bozorgan (ADCB Films - France)

A la télévision : Retrouvez Bouli Lanners dans Coupé au montage sur la RTBF Le 02/03/16.
"Les premiers les derniers" de Bouli Lanners a remporté au Festival International du Film de Berlin 2016, le prix Europa Cinemas Labels et le Prix Oecuménique.








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