Portrait de Belge : Astrid Whettnall et Pauline Burlet, mère et fille dans "La route d'Istanbul"

Rencontre avec ces deux actrices belges, ainsi que le réalisateur Rachid Bouchareb à l'occasion de la sortie de La route d'Istanbul.

Portrait de Belges : Astrid Whettnall et Pauline Burlet, mère et fille dans La route d'Istanbul © Isopix

Lorsque la police lui apprend qu'Elodie, sa fille unique de 20 ans, est partie en Syrie pour mener le djihad, la vie d'Elisabeth bascule. Elle est sous le choc et ne comprend pas ce geste car cette guerre n'est pas la leur.
Elisabeth parvient à reprendre contact avec Elodie mais elle est vite démunie face à cette jeune femme qu'elle ne reconnaît plus. Seule dans son combat, elle décide alors de partir en Syrie chercher sa fille et la convaincre de revenir avec elle en Belgique.
Mère et fille arriveront-elles à se retrouver et à se comprendre ?

Le réalisateur Rachid Bouchareb a posé sa caméra dans la verdoyante campagne belge ; un quotidien confortable que l'on croit à mille lieues du terrorisme... Et pourtant. Le jour où la jeune Élodie disparaît pour "suivre sa voie", sa mère Elisabeth doit admettre l'impensable. Son enfant, qu'elle croyait bien connaître, a été endoctrinée au point de se mettre en route pour la Syrie, sans la moindre explication.
Rachid Bouchareb nous plonge au coeur d'un combat en solitaire, celui d'une mère qui part en terrain hostile pour retrouver sa fille. Ce duo dramatique est brillamment interprété par deux actrices belges : Astrid Whettnall et Pauline Burlet.

Interview de P. De Beule à l'occasion de la sortie de 'La route d'Istanbul', en salles dès ce mercredi 11 mai.

Concentrer le récit sur une mère célibataire qui perd contact avec sa fille, cela permet de toucher au plus universel ?

Concentrer le récit sur une mère célibataire qui perd contact avec sa fille, cela permet de toucher au plus universel ? © Isopix


Rachid Bouchareb : " Le film est au cœur de l’actualité aujourd’hui, mais le projet initial a été rattrapé par les accidents de la réalité, ce que l’on avait en aucun cas imaginé. Ému il y a trois ans par une mère de famille qui était dans ce désarroi et qui essayait de comprendre, je trouvais cela intéressant de l’aborder par ce point de vue intimiste. A l'époque, en Belgique comme en France, il n’y avait aucun soutien. Je pense qu’il y a des familles qui n’osaient pas le dire, de peur de mettre en danger leur propre enfant, sans savoir réellement ce qu'il a fait lors de ce voyage en Syrie, en Irak ou en Afrique."


Astrid Whettnall : " Une mère m'a raconté qu'en sentant leur enfant se radicaliser, des parents hésitent à parler car cela revient à accepter qu'il soit dès lors considéré comme terroriste. C'est une démarche très douloureuse, car toute la famille devient immédiatement suspecte.  "

Astrid Whettnall, on a le plaisir de vous redécouvrir dans un premier rôle fort. C’était un challenge d'incarner ce combat de femme ?

Astrid Whettnall, on a le plaisir de vous redécouvrir dans un premier rôle fort. C’était un challenge d'incarner ce combat de femme ? © Hassen Brahiti


Astrid Whettnall : " C'était de toute façon intéressant de travailler avec un réalisateur dont j’admire le travail depuis toujours. Et tellement nécessaire aujourd’hui de mettre un visage sur ces familles, pour rappeler qu’elles sont les premières victimes. C’était aussi l’occasion de se plonger dans un sujet de société extrêmement complexe. Sans parler du personnage bouleversant d'Elizabeth, quelle femme ! Tout ce pour quoi on fait ce métier était réuni.
Le grand challenge dont Rachid nous avait parlé, c’était d’essayer de rester le plus sincère possible, par respect pour la douleur des familles. "

Le choix de vie d’Elodie est radical, mais il peut faire référence à d’autres situations vécues par des parents qui perdent le mode d’emploi de leur enfant. Vous pouvez comprendre sa rebellion ?

Le choix de vie d’Elodie est radical, mais il peut faire référence à d’autres situations vécues par des parents qui perdent le mode d’emploi de leur enfant. Vous pouvez comprendre sa rebellion ? © Roger Arpajou


Pauline Burlet : " Je ne crois pas que j’aurais été capable de m’identifier à ce genre de propos ni d’aller aussi loin, mais en tant que jeune, je peux comprendre que des adolescents en manque de repères aient envie de se sentir utiles ailleurs. Même si c'est un leurre. C’est ce qui arrive à Elodie, qui grandit dans un cocon, mais qui a besoin de se sentir utile pour exister quelque part.


Astrid Whettnall : " La jeunesse aujourd’hui est en manque de repères. A mon époque,, il y avait de grands idéaux comme le communisme, le mouvement hippie, les kibboutz, etc. Aujourd’hui, je pense que les jeunes ont conscience que les politiques ont une marge de manœuvre extrêmement réduite, et que l'on manque d'alternatives. L’adolescence, c’est un moment magique durant lequel on est heurtés par les injustices. Dans le monde que l’on offre aux adolescents, tout est en péril. De la santé de la planète au système économique, à l’identité, …
Comment voulez-vous que les enfants trouvent cela humain en ce moment qu’à quelques kilomètres, des milliers de réfugiés soient bloqués derrière des barbelés ? C’est impossible à justifier. "

Le film ne donne pas de réponse quant au choix d'Elodie. Comment prévenir une telle situation ?

Le film ne donne pas de réponse quant au choix d'Elodie. Comment prévenir une telle situation ? © Hassen Brahiti


Astrid Whettnall : " Je suis de celles qui pensent que la culture et l’éducation sont les deux piliers essentiels, à l'heure où l'on se rend compte que l'on s’est trompé à tous les niveaux. Rachid Bouchareb, à l'époque de son film Indigènes, a réussi à faire bouger les choses. Si un jeune un petit peu fragilisé pour le moment voit un film comme cela, lit un livre qui traite du sujet, entend une chanson de rap, peu importe. Peut-être qu’il sera moins perméable au discours des rabatteurs.
Le monde de demain, ce sont les jeunes. C’est à l’école qu’il faut leur apprendre qu’un monde intéressant ne naît que de la diversité. "

Très secrète, Elodie exprime ses émotions par le langage du corps. Était-ce une contrainte d'exister au-delà du silence ?

Très secrète, Elodie exprime ses émotions par le langage du corps. Était-ce une contrainte d'exister au-delà du silence ? © Roger Arpajou


Pauline Burlet : " C’est court, donc il fallait que ce soit très intense. Je n’étais pas là pour en faire trop, je n'avais que peu de mots. Quand Elodie déclare avoir trouvé sa voie et qu’elle sourit, on a compris. Quand elle porte le niqab, on sait qu’elle est ailleurs. Ce sont tous des détails qui font la force du personnage. En tant qu'actrice c’est ce qui est intéressant. "

Rachid Bouchareb : " L’idée, c’était d'oublier un peu le cinéma et de faire un autre voyage. De passer par des petites choses pour être crédible, grâce à l’interprétation de Pauline et Astrid. Cela s’est fait à travers un travail journalier, construit au fur et à mesure. "

Elisabeth et sa fille sont installées dans une luxueuse propriété en Wallonie. Un élément de décor qui fait partie intégrante de l’histoire ?

Elisabeth et sa fille sont installées dans une luxueuse propriété en Wallonie. Un élément de décor qui fait partie intégrante de l’histoire ? © Roger Arpajou


Rachid Bouchareb : " Mon idée, c’est de dire que même dans un paysage idyllique, on est rattrapés par ce qui se passe dans le monde.
On ne peut pas continuer à ignorer les attentats qui ont lieu aujourd’hui à travers toute la planète. Il y a quelques années, on a vu beaucoup d’égoïsme dans certains pays, pensant être à l’abri grâce à leur système de sécurité. Maintenant, c’est comme si l’on venait nous chercher pour nous dire de venir partager cette horreur. On est tous impliqués.
"

Le film évoque la barbarie, sans qu’elle ne soit représentée. C'est aussi fort quand la violence est suggérée ?

Le film évoque la barbarie, sans qu’elle ne soit représentée. C'est aussi fort quand la violence est suggérée ? © Hassen Brahiti


Rachid Bouchareb : " C'est le principe de tous mes films, qui sont souvent violents, mais on n'y voit pas une goutte de sang. Les gens me racontent des scènes de coups de feu dans Indigènes par exemple, alors qu'à l’image personne ne tombe. C’est grâce au travail du son, un formidable exercice lors du montage.
Je ne supporte pas la violence, donc je ne peux pas la filmer. Ici, le public emmène avec lui les nombreuses images d'actualité et pense qu'il en a vu une partie dans le film.
"


La route d'Istanbul, avec Astrid Whettnall, Pauline Burlet et Patricia Ide est à découvrir en salles dès ce mercredi 11 mai.

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