Rencontre avec Nabil Ben Yadir pour "Angle mort"

Après "Les Barons" et "La Marche", Nabil Ben Yadir revient avec un polar tourné entre Anvers et Charleroi.

Rencontre avec Nabil Ben Yadir pour "Angle mort"

Après la comédie populaire Les Barons, tournée à Molenbeek en 2009, puis le film français La Marche sorti en 2013, Nabil Ben Yadir s'essaye avec brio au thriller avec Angle mort. En fixant sa caméra sur une figure montante de l'extrême droite flamande, il raconte beaucoup de choses, en filigranes, sur notre époque.
Un film époustouflant, au financement francophone et tourné en flamand, coproduit par Proximus.

Angle Mort (Dode Hoek) relate l’histoire de Jan Verbeeck, un commissaire intransigeant de la brigade des stups à Anvers. Réputé comme ‘Mr Tolérance Zéro’, il est extrêmement populaire auprès de la population et des médias. Le pays est en émoi quand, juste avant les élections, il annonce sa démission pour rejoindre le parti d’extrême droite VPV. Lors de son dernier jour dans la police, une enquête le mène à Charleroi où une descente dans un labo clandestin déclenche une série d’événements imprévisibles et fatals.

Interview de Pauline De Beule pour Proximus TV.

Le titre du film, Angle mort

Le titre du film, Angle mort

Cette zone qui échappe au champ visuel du conducteur, et en l'occurence au peuple qui vote à l'aveugle, c’était votre point de départ ?

Nabil Ben Yadir : "Au-delà du titre, je voulais illustrer la montée en puissance d’une personnalité politique, dont le passé ressurgit. Le personnage de Jan Verbeeck, j'ai souhaité l’humaniser à l’extrême. Il est supposé être un héros, et puis tout s’inverse. On voit que derrière son discours politique de donneur de leçon, lui-même ne correspond pas à ce qu'il défend.

L’angle mort, c’est son passé qui remonte à la surface, et comment il tente de le gérer dans le présent. Sa véritable histoire, ce n’est pas son histoire politique, c’est ce qu’il a fait avant. Il essaye de jouer avec les deux, ses idées et le passé qui le rattrape, mais il doit faire un choix, et rapidement."

Jan Verbeeck, l'anti-héros

Jan Verbeeck, l'anti-héros

À travers le personnage de Jan Verbeeck, dont le discours n'est que provocation, vous abordez la montée de l’extrême droite. Vous aviez anticipé cette ascension des discours sécuritaires ?

"Politiquement, cela raconte quelque chose. Parce que ce sont finalement ces personnes-là qui sont au pouvoir. Trump, aujourd'hui, il n’est pas élu pour ses idées mais pour ses formules. Il insulte, il est vulgaire. Bref, il est humain, et c'est cela qui amène les gens à s’attacher au personnage. Même si le film fait aujourd'hui écho à l'actualité, ces discours-là étaient sous-jacents depuis longtemps. On les entend plus fort, parce que les mauvaises herbes qui ont poussé accèdent au pouvoir.

Comment peut-on s’attacher à un personnage aussi corrompu que Jan Verbeeck ? Pourquoi a-t-on envie qu’il s’en sorte ? Qu’est-ce que cela raconte de la société dans laquelle on vit ? C'est ce qui est intéressant comme exercice. Je pense que je suis la dernière personne qui pourrait apprécier un Jan Verbeeck dans la réalité. Si je me fais arrêter par ses soins, j'ai peu de chance de m'en sortir indemne. Quand vous suivez un personnage aussi trouble à l'écran, cela pose question de s'y attacher malgré tout. Il n’y a pas de héros parfait, comme il n’y a pas de monstre parfait.
Les Américains l’ont compris depuis longtemps. Avec une série comme Narcos par exemple, comment se fait-il que Pablo Escobar nous touche alors que cet homme a tué tant de gens ? On s’attache dans une certaine mesure au personnage parce qu’il assume ses choix. Et sa famille lui donne une certaine humanité. Regardez Charles Ingalls, de La petite maison dans la prairie, ce héros bien sous tous rapports, il meurt dans la série."

Le choix de Peter Van den Begin

Le choix de Peter Van den Begin

C’est ce personnage populiste et violent que l’on suit de près. Il est en tension permanente, comme une bombe à retardement. Qu’est-ce que cela implique dans la direction d’acteur, pour Peter Van den Begin ?

"La tension de son personnage était à son image, parce qu'il parle beaucoup avant les prises, mais il est concentré dès que ça tourne. Dans le déroulement de l'histoire, plus on avance, plus il est sous tension, plus il est épuisé. Très conscient du scénario, il est parvenu à jouer avec cela, alors que l’on ne tourne pas dans l’ordre. Ce n’est pas du tout quelqu’un qui joue pour lui, quand il est face aux autres acteurs.

Cela a été une vraie révélation. Au départ, le personnage devait être un peu plus vieux, puis je l’ai rajeuni et le choix de Peter Van den Begin s'est imposé. C’est un véritable « performer ». Il suffit de voir ce qu'il faisait sur la chaîne VTM, où il venait en travesti."

Soufiane Chilah incarne son bras droit

Soufiane Chilah incarne son bras droit

Le personnage de Dries est tout aussi fort. On découvre cet acteur qui nous accroche le regard et nous serre le cœur. Rejeté par sa communauté et pris sous l’aile de Verbeeck, sa position est interpellante. D’où vous est venue cette idée ?

"Je me suis mis dans la tête d’un garçon « des quartiers », comme on dit, qui doit se faire une place au sein de la brigade des stups. Pour exister, forcément, il cherche un parrain, un père à qui il veut ressembler. En disant que Jan l'a sorti de la rue, il témoigne de son humanité. Bien sûr, la question du prétexte se pose. Est-ce un choix intéressé ou bienveillant de la part de Jan ?
Mais Dries est lui-même dans la radicalité, allant jusqu’à oublier qui il est en changeant l’orthographe de son prénom marocain Driss en Dries. Il cautionne les actes et les paroles de Jan, devenant pire que lui. C’est l’exemple de la surintégration. On vit dans une société où il n’y a pas de juste milieu.

Les seuls personnages modérés du film, dotés d'une conscience, ont du mal à trouver leur place. C’est le cas de Leen, la commissaire qui remplace Jan Verbeeck. Elle est la véritable héroïne du film, parce qu’elle se bat seule contre cette icône à laquelle elle succède, mais elle a le mauvais rôle."

Un bon thriller belge, enfin !

Un bon thriller belge, enfin ! © Eyeworks

Après une série comme La Trêve ou aujourd’hui votre film, dont l’anti-héros est un commissaire de police, cela nous conforte dans l’idée que des réalisateurs francophones osent (enfin) le thriller policier en Belgique. Vous aviez la volonté d’explorer un nouveau registre ?

"On n’a jamais envie de se répéter. Moi qui suis autodidacte, j’ai travaillé à l’usine Volkswagen durant des années, je veux donc éviter de faire la même chose. Avec Angle mort, ce qui m'intéresse, c’est d'assumer pleinement le thriller au premier degré, tout en restant populaire. Je pense qu'il faut pousser ce genre d’initiative, et la communauté française le fait désormais. C’est surtout aux réalisateurs de montrer que c’est possible. D’oser un film de genre avec un propos.

Les Suédois, par exemple, le font avec leurs séries. On se fout de la politique suédoise qui sert de fil conducteur, et pourtant on est captivés. D'autant que l'on possède un puits sans fond d’histoires à raconter en Belgique. Notre politique est d'une complexité digne des meilleurs thrillers américains (rires)."

Un film francophone, tourné en Flandre

Un film francophone, tourné en Flandre

Pourquoi avoir tourné essentiellement à Anvers ?

"J’avais envie de tourner avec des comédiens flamands. Pour me mettre un peu en danger, ou en tout cas innover. Créer des choses et dépasser les frontières culturelles que je trouve ridicules. Après Les Barons, j’avais envie de sortir de Bruxelles et tourner à nouveau avec Jan Decleir. Quand j'ai commencé à écrire le film avec Laurent Brandenbourger, nous avions nos références flamandes, parce que ce sont les Flamands, à l’époque, qui osaient faire des films de genre.

Et puis j’ai toujours beaucoup aimé la ville d'Anvers, pour son activité artistique notamment. C’est une des rares villes où je me verrais bien vivre un jour. Mais il faut attendre un peu que la politique change (rires)."

Et en flamand !

Et en flamand !

Au niveau de la langue, comment trouver le ton juste ?

"On écrit en français, puis c'est adapté en flamand, et on repasse en français pour voir ce que l'on a perdu en subtilité. C’est un travail de longue haleine et de confiance. Mais la mélodie de la voix et le rythme, c’est la même chose dans toutes les langues. On sent si quelqu’un joue faux. C’est cela qui est intéressant pour moi, de montrer que c’est un langage universel.

On a également fait une version doublée du film en français. Je suis moi-même un enfant de la VF. Il y a beaucoup de films que j’adore, comme la saga Rocky par exemple, que je ne pourrais jamais voir en version originale. On a grandi ainsi, avec la télévision. Je pense qu’il y a tout une partie de la population que l’on ne peut pas snober.
Et on s’est amusé parce que l’on a pris la voix française de Jack Bauer (de la série 24 heures chrono, ndlr) pour faire Peter van den Begin, et c’est la nouvelle voix de Robert de Niro qui double Jan Decleir."

En toute indépendance

En toute indépendance

Réaliser un film et rassembler le financement nécessaire en Belgique, on sait que c’est souvent une histoire de compromis. Vous avez pu faire le film que vous vouliez ?

"L’avantage que j’ai, c’est que cette fois-ci je suis producteur du film. C’est une production belge à 100%, pour garder cette identité et travailler uniquement avec des comédiens et des techniciens belges. Le danger de la coproduction internationale, c’est de faire un film qui se veut réaliste, mais de dénaturer le projet avec une mère qui a un accent flamand, le fils à l'accent liégeois, le voisin qui est parisien et le bourgmestre québécois. J’exagère mais on va parfois vers cela. Quand on fait un film, c’est toujours compliqué de faire des compromis. Jusqu'ici, je n’ai jamais pris un(e) comédien(ne) avec qui je n’avais pas envie de travailler. On ne m'a jamais rien imposé. J'espère pouvoir continuer comme cela."

Et la suite ?

"Je prépare d’abord un film très dur, puis je reviendrai avec une comédie tournée à Molenbeek, qui s'appelera Les Baronnes. On va essayer que Molenbeek soit à nouveau aux pages Culture !"

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